

Eric Mendez :
Je vois les casques, les moustaches mal entretenues, les vieux mégots qui ressemblent à des traversins humides, les chutes de reins velues des types qui se baissent pour renouer leurs Caterpillar. Les grues Orange, les échafaudages Mesa-Boogie, les pelleteuses Ampeg. La main droite de Michael Gira qui fore le conduit auditif, le pedal-steel en lisseuse à bitume. Je repense au clip de Benny Benassi, en moins rose, moins huilé, mais qui donne aussi envie d'intégrer le BTP. Niveau atmosphère de vie, je dirais Metropolis, pour l'empilement des corps, mais thermostat 8. Imaginez-vous en voiture à Pierrefite, sur cette route qui n'en finit pas, et ses travaux qui valent pas mieux.
Le set commence avec une interminable boucle de -je vous le donne en 1000- larsens. Personnellement, ya un moment que ce type d'intro ne m'excite plus. La culture de la fréquence dite « saignement d'oreilles » me semble un peu dépassée. Un peu comme éclater sa guitare en fin de set. Et ce qui est aussi systématique qu'étrange avec les intros drone, c'est de voir le public en pleine simulation de fausse transe méditative. Le tempo d'une masse à 300Khz donne naissance à des head-banging tout en décalages. Vous savez comme aux bornes d'écoute de la Fnac, quand 2 personnes côte à côte gesticulent sur leurs disques respectifs.
Pis y'a un moment ça commence. Un truc a l'air de surgir de cette fausse. Je dois être rempli de la même joie que ce type qui voit peu à peu apparaître des vestiges antiques dans son chantier de fouille. Ca se fait petit à petit, au pinceau, au ciseau, puis à la pelle. Swans suit ce même processus archéologique. De cette masse saturée, ils laissent s'ériger des monolithes. Le chef de chantier a pas l'air commode. Ca me fout mal à l'aise la hiérarchie dans les groupes. Je me souviens ca m'avait fait pareil avec Fantômas et Mike Patton. En plus d'exécuter ses ordres, les musiciens de Gira ont l'air de le craindre. Ca m'a plus l'air d'être du despotisme que du simple leadership. Passons.
J'arrive à reconnaître le morceau, mais pas à l'apprécier. L'épreuve est telle que je me concentre plus sur le progressif décollement de ma plèvre, que sur la force d'un morceau comme « Jim ». Je ressens la même chose que quand j'essaie les lunettes d'un pote astigmate, mais des oreilles. Je discerne rien. Je pense à la transpiration des gens, aux litres que doit faire couler une soirée comme celle-ci, et ça me fout un peu la gerbe. Je mate les autres, ils ont l'air d'aimer ça. J'aimerais que ça fonctionne sur moi aussi, je voudrais trouver ça hypnotique, positivement bruitiste, entraînant, prenant, puissant, mais je dépasse pas le stade de l'ennui. Pardon.
Florian :
On m’avait prévenu que Swans en live ça poutrait méchamment. Et c’est pas l’écoute de la dizaine d’albums live du groupe qui auraient pu me convaincre du contraire. C’est donc excité comme un jeune puceau que je me suis rendu à La Maroquinerie qui s’apprêtait à être bondée (le concert affichait complet).
En première partie, on a eu droit à Kristof Hahn, guitariste chanteur du groupe Allemand Les Hommes Sauvages, et qui officie à la slide avec Swans. Seul avec sa guitare, il nous a offert un set composé de chansons de son groupe, dont certaines sont des reprises comme une excellente version de “Je suis amoureux d’une cigarette” de Jacques Higelin (faut dire que le mec à une tête à avoir bouffé de la Gitane maïs). Une première partie très agréable, et il faut le souligner, ce genre d’exercice nécessite une sacrée paire de couilles surtout devant un parterre d’amateurs d'expérimentations bruitistes. Le public réagira vivement, ce qui étonnera Kristof, décidément très humble et communicatif.
Pendant l’installation du matos de Swans, on remarque que les stacks Mesa-boogie et les amplis Orange 200W semblent légèrement démesurés pour une salle comme la Maroquinerie... D’ailleurs quelques fans hardcores vérifient que les petits jeunes ont bien mis leur protection, le groupe ayant apparemment prévu de dépasser les 110 dB. Thor Harris, percussionniste du groupe, entre brièvement sur scène pour faire résonner un larsen qui servira d’intro pendant près de... 15 minutes. Puis les musiciens (2 percussionnistes, un bassiste, un guitariste, un guitariste slide) apparaîtront sur scène un par un, construisant petit à petit un mur sonore avant l’arrivée du chef d’orchestre Michael Gira, monstre de prestance et de charisme visiblement déjà dans un état éthylique avancé, qui nous saluera avec un magnifique “Hello, motherfuckers !”.
Le set de Swans sera un véritable déluge sonore, lourd, puissant, extrêmement fort malgré mes protections que j’avais monté à -35dB, d’une incroyable intensité qui ne s’arrêtera que 2h plus tard, le tout quasiment sans pause. Les morceaux (No words/No Thoughts, I Crawled...) sont étirés dans tous les sens par un Michael Gira déchaîné et possédé, tantôt hurlant à genoux sur le sol, tantôt sautillant, nous montrant son cul, enchaînant les bières. Il est impressionnant d’observer à quel point les musiciens sont attentifs à son comportement, communiquant par signes infimes pour diriger l’évolution des morceaux vers l’apocalypse musicale. On aura même droit à 2 nouvelles chansons, le groupe prévoyant de sortir un album l’année prochaine. Le concert se terminera sur la sublime "Eden Prison" et ses derniers mots chantés après que les instruments se soient tus. Les musiciens et Gira semblent émus par la réaction chaleureuse du public et les sourires niais qu’on peut lire sur tous les visages. Il nous remerciera par un “Thank you, you’re all beautiful” et quittera la scène.
Pour être honnête, je galère vraiment à écrire cette review. Il est très difficile de décrire par des mots la musique de Swans et ce qu’il s’est passé à La Maroquinerie ce soir-là. Swans en live, c’est à peu près l’effet d’un TGV dans la gueule, mais un TGV qui te roulerai lentement dessus, avant de repasser en marche arrière, puis de libérer tous ses passagers qui viendront te piétiner. En tout cas ce fut pour moi mon meilleur concert de ce début d’année et certainement un des plus intenses et des plus habités que j’ai vu. Bon on est sur Musik Industry, et ça se fait pas d’être aussi positif. Alors je soulignerai ce qui était pour moi LE défaut du concert : le percussionniste Thor Harris est quand même exagérément poilu du dos.









Facebook's comm
Commentaires